ANANDA

Nous connaissons tous cet état de légèreté et de bien-être qui envahit notre sensibilité de bien des façons. La joie revêt une infinité de nuances du simple sourire du contentement, à l'exaltation de l'allégresse, voire à l'hilarité explosive...
La joie est toujours un transport, un envol, un arrachement au monde de la gravité. Qu'elle soit exubérante ou tranquille, la joie nous remplit, nous comble, intensifie notre sentiment d'exister.
En sanskrit, c'est ananda, un mot qui vient de la racine AN : qui signifie : souffle, respiration. On retrouve cette racine dans :
- ana : le visage, la face, le nez,
- prana : le souffle expiré
- anand : se réjouir,
- nandana : le jardin des délices.
La même racine a donné en grec anemos : le vent et en latin anima : le souffle animé, l'âme.
Pour Ananda, on distingue deux niveaux de sens .
En premier lieu le sens de joie, satisfaction, plaisir, bonheur. C'est la joie ordinaire, la gaité liée à une expérience plaisante, réjouissante, heureuse. Elle nous affecte à travers une cause extérieure à nous, un objet, une personne ou une situation particulière et elle est conditionnée par elle. C'est une joie " passion " . Nous la subissons tant que se prolonge la relation à l'objet, la personne ou la situation qui l'ont fait naître. Dès que cette cause extérieure disparaît, la joie cesse.
Dans la terminologie propre du yoga, cette sorte de joie est associée aux oscillations incessantes qui traversent notre champ de conscience ( citta vrtti ). Elle appartient au monde des opposés comme le pôle opposé de la tristesse et de l'abattement. Or dans la perpective finale de la voie du yoga, joie et tristesse, heur et malheur sont destinés à être transcendés pour faire place à un état inconditionné ( kaivalya ) où plus rien n'a de prise .
Singulièrement, cet état ultime est traditionnellement décrit comme étant " satcittananda ":
de sat, être - citt, citta, conscience - ananda, joie pure. Autrement dit un état où la réalité de l'être et de l'intelligence ne font plus qu'un dans un sentiment d'infinie béatitude.
Ananda prend ici le sens de béatitude absolue, félécité divine.
C'est l'état de perfection atteint par celui qui a réalisé le quatrième " but de l'homme " : moksha, la libération. Cette joie-là n'a pas d'opposé car elle est absolue. C'est la joie pure, une joie sans objet qui rayonne du centre même de l'être.
Ananda est la respiration du Soi, l'émanation de la vie divine. Elle est le goût même de l'Union. Trouvant sa source en elle-même, elle est infinie.
Comme nous le dit M. Iyengar :

"L'idée première du yoga c'est la liberté et la béatitude et les produits dérivés qui se présentent en chemin, y compris la santé physique, sont secondaires pour qui pratique le yoga".

(L'Arbre du yoga, p 112)

Si samadhi est le fruit du yoga, ananda est le goût de ce fruit : la joie qui naît de la réalisation de notre essence spirituelle.

"L'esprit immergé Dans la pensée intérieure Le Souffle régulier Le corps frissonnant de joie Les yeux remplis de larmes de béatitude Celui qui est maître de soi Éprouve les délices D'être plongé Dans un Océan d'ambroisie Il a vu Que tu es la réalité suprême!"

(Hymne à Shiva- Le Seigneur du Sommeil, 25)

Cette joie englobe tout, n'exclut rien. Elle est l'expression de l'espace infini du coeur, ce lieu intérieur où se rencontrent l'infiniment grand et l'infiniment petit. La joie est la trame de la Réalité lorsque la conscience fait corps avec elle.
Même la joie la plus simple nous renvoie un reflet de cette joie pure. Dans l'éclatement de la joie, le monde se dématérialise autour de nous. C'est une explosion de lumière où s'anéantissent les formes et les déterminismes. Pour un instant, nous sommes au centre de nous-même : le temps d'un éclair c'est l'intégration.
De nombreuses traditions (le Soufisme, le Zen...) utilisent l'humour, le rire comme moyen d'éveil en mettant le mental dans une impasse par des expressions désopilantes comme "Quel est le bruit d'une seule main?", ou Woody Allen qui s'exclame : "Je fais une overdose de moi!"... ou encore cette fameuse histoire du Mulla Nasrudin que son voisin trouve à quatre pattes devant sa maison tard dans la nuit.
- Que fais-tu là Mulla? lui demande-t-il,
- Je cherche ma clé, je l'ai perdue,
et il se met à chercher avec lui... Au bout d'un moment, ne trouvant rien, il lui dit :
- Mais où l'as-tu fait tomber?
- Dans la maison.
- Pourquoi la cherches-tu ici alors? et Mulla répond:
- Parce qu'il y a plus de lumière ici !" (Voyons !)
La joie nous libère pour un moment de nos habitudes et de nos résistances car elle nous relie à notre propre source, là d'où jaillit la certitude, la lucidité. Pourtant, le plus souvent, notre joie finit par retomber comme un soufflé parce que nous n'arrivons pas à maintenir en nous cet état, qui suppose en fait un changement fondamental de notre être et de notre conscience pour pouvoir s'installer. La joie est volatile, c'est une grâce. Elle vient ou ne vient pas.
A travers la pratique du yoga, nous ne pouvons que travailler aux conditions de sa venue, dans l'ouverture et la persévérance. Cette pratique revêt deux aspects abhyasa et vairagya.
Abhyasa est l'aspect évolutif, créatif : la pratique attentive ininterrompue et intelligente, qui " avance " grâce à une constante autocorrection ( pravritti marga ).
Vairagya est l'aspect involutif, de " dé-passionnement ", de détachement, de retour à soi ( nivritti marga ).
Ce sont les deux temps d'une même respiration intérieure. Abhyasa est comparable au mouvement de l'inspir où le Soi vient, à partir du centre, en contact avec le monde périphérique. Dans l'inspir pranayamique, le centre de l'être se déplace avec le souffle et vient toucher la couche interne de la peau, qui elle-même est en contact avec l'extérieur : la conscience se déploie dans un mouvement évolutif : du centre vers la périphérie.
Vairagya est comparable au mouvement de l'expir où l'ensemble des cellules du corps et l'intelligence qui les imprègne retournent vers leur source, le Soi. Dans l'expir pranayamique se produit un mouvement involutif : de retour, de la périphérie vers le centre.
B.K.S. Iyengar emploie fréquemment l'image symbolique du Barratage de l'Océan de lait pour décrire les effets de la respiration dans le pranayama. Les Dieux et les démons tirant alternativement la tête et la queue du serpent Adisesha a enroulé autour du mont Meru - soutenu à sa base par Vishnu sous la forme d'une tortue - ont ainsi fait naître le nectar de vie, l'immortalité ( amrita ). Avec amrita est aussi montée des profondeurs ananda, la joie qui accompagne la vie infinie, qui est son parfum même.
De même, les mouvements du souffle dans le pranayama font naître l'elixir de vie dans l'organisme : en raffinant et en intensifiant notre énergie vitale et notre conscience. Entre l'inspir et l'expir, se produit un suspens dans lequel fusionnent les deux versants de la conscience : le côté évolutif de l'inspir correspondant à abhyasa et le côté involutif de l'expir, correspondant à vairagya.

"Dans l'inspiration... le Soi remonte à la surface, comme le Seigneur Vishnu qui, après être descendu au fond de l'Océan, a soulevé la montagne pour recommencer à battre l'Océan. Maintenir la stabilité du Soi qui a été soulevé, c'est cela le véritable kumbhaka. C'est une pratique purement divine dans laquelle l'inspiration (puraka), rétention (kumbhaka) et expiration (rechaka) sont impliquées. Dans kumbhaka, le Soi devient un avec le corps et le corps devient un avec le Soi. C'est l'union divine du corps et du mental dans l'inspiration, l'expiration et la rétention."

(L'Arbre du Yoga, p 96)

A travers les disciplines yogiques, nous cherchons à développer une base stable ( sthira ) mais aussi une disposition d'ouverture à la joie ( sukkha ). L'aspect laborieux et technique de ces disciplines ne doit pas nous faire tomber dans l'esprit de lourdeur. La connaissance de soi ( Svadyaya ), nous ramène sans cesse vers le centre, de la gaine la plus extérieure vers la plus intérieure, du plus grossier vers le plus subtil. Même si le chemin est long, il peut être joyeux, léger, dansant, toujours neuf, toujours ouvert...

"Vous débutez dans le yoga. Moi aussi je suis un débutant car je recommence chaque jour à partir de là où je me suis arrêté la veille. Je n'introduis pas les postures de la veille dans la pratique d'aujourd'hui. Je connais les postures de la veille, mais quand je pratique aujourd'hui, je redeviens un débutant. Ce n'est pas l'expérience de la veille que je cherche. Je cherche à voir ce que je peux appréhender de nouveau qui viendra s'ajouter à ce que j'ai ressenti jusque-là. Dans cette recherche, mon corps est mon arc, mon intelligence est ma flêche et ma cible est le Soi..."

Le sage est celui qui regarde à partir du centre - son propre centre- d'un regard qui ne cille pas. Ses yeux sourient toujours. Cet homme-là n'est jamais triste. C'est la différence avec nous. Nous, nous ne savons pas toujours d'où nous regardons, ni même où nous sommes exactement. Lui ne perd jamais de vue le centre de la cible, c'est pourquoi il peut y demeurer. Il est chez lui. Ici et partout. Immergé dans l'océan infini de la joie.